UN MANIFESTE HACKER
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UN MANIFESTE HACKER
00. L’ époque dans laquelle nous vivons voit l’émergence d’une instabilité globale. La prolifération des vecteurs de communication engendre une géographie virtuelle d’évènements qui s’opposent à l’espace de rationalité et de transparence promis par les « cyber ». Cette géographie virtuelle constitue un espace d’événements, source de grand danger, mais aussi de grand espoir. Grand danger, en ce qu’une nouvelle classe dominante, statuée sur le contrôle des vecteurs commerciaux et stratégiques d’information, une classe vectorialiste, accède au pouvoir. Grand espoir, en ce qu’un nouveau mouvement subversif surgisse aussi, non pas pour mettre ce nouvel ordre au défi, mais s’en extraire. C’est ce que j’appelle la « classe des hackers » — nommée ainsi d’après ses éléments fondateurs dans l’industrie du logiciel et des machines, mais qui comprend réellement tous les créateurs de « propriété intellectuelle » que la classe vectorialiste cherche à monopoliser —. Le défi, pour la classe des hackers, est de déstabiliser l’unité de la propriété et de la représentation proposée par l’ordre vectorialiste d’information marchandisée.
01. Le monde est hanté par une entité duale, la dualité de l’abstraction, qui a pour organes tributaires la fortune des états et des armées, des entreprises et des collectivités. Elle règne sur toutes les classes concurrentes : propriétaires et fermiers, travailleurs et capitalistes – dont les fortunes respectives sont aujourd’hui encore dépendantes. Toutes les classes sauf une. La classe des hackers.
02. Quel que soit le code hacké, quelle que soit sa forme, langage programmatique ou poétique, mathématique ou musical, nous créons la possibilité de mettre au monde des formes nouvelles. Pas toujours de grandes choses, pas même de bonnes choses, mais de nouvelles choses. Arts, sciences, philosophie, culture : dans toute production de savoir dans laquelle des données peuvent être accumulées, d’où l’information peut être extraite, dans laquelle cette information produit de nouvelles possibilités pour le monde, il y a des hackers qui libèrent les formes émergentes des formes classiques. Nous sommes les créateurs de ces mondes, mais ne les possédons pas. Notre création est disponible aux autres, et dans leurs intérêts propres, ceux des états et corporations industrielles et financières qui contrôlent les moyens pratiques de la faisabilité de ces mondes et dont nous sommes les seuls pionniers. Nous ne possédons pas ce que nous produisons : cette même production nous possède.
03. Nous ne savons pas encore qui nous sommes. Nous reconnaissons notre existence distinctive comme groupes, programmeurs,artistes, écrivains, scientifiques, musiciens : au delà de la représentation négative de cette masse d’éléments fragmentaires et épars d’une classe qui lutterait encore pour s’exprimer d’elle-même pour elle-même, comme autant d’expressions du procédé de production d’abstraction dans le monde. Geeks et freaks naissent dans le négatif de leur exclusion originelle par les autres. Les hackers sont une classe, mais une classe virtuelle, une classe qui doit se hacker elle-même pour son existence manifeste en tant que telle : une classe utopiste.
L’abstraction
04. L’abstraction peut se présenter sous la forme objectale d’une découverte ou d’un produit matériel ou immatériel, mais elle est avant tout l’affirmation et le produit de chaque hack. Abstraire c’est construire un plan sur lequel des matières différentes et sans filiation apparente peuvent être mises en autant de relations possibles. C’est à travers l’abstrait que le virtuel est identifié, produit et mis en circulation. Le virtuel n’est pas seulement le potentiel latent des matières, c’est le potentiel du potentiel. Hacker c’est produire ou appliquer l’abstrait à l’information et exprimer par-là l’émergence de nouveaux mondes possibles.
05. Tandis que l’abstraction de la propriété privée s’etendait à l’information, elle a fait naître la classe des hackers. Les hackers doivent vendre leur capacité d’abstraction à une classe qui détient les moyens de production, la classe vectorialiste - la classe dominante émergente de notre temps. La classe vectorialiste nourrit une lutte intensive pour déposséder les hackers de leur propriété intellectuelle. Les licences et les copyrights finissent non pas entre les mains de leurs créateurs, mais entre celles de la classe vectorialiste qui détient les moyens de réalisation de la valeur de ces abstractions. La classe vectorialiste lutte pour monopoliser l’abstraction. Les hackers se trouvent dépossédés à la fois à l’échelle individuelle, mais aussi à l’échelle de classe. Les hackers en viennent petit à petit à lutter contre les formes particulières dans lesquelles l’abstraction est transformée en marchandise et par suite en propriété exclusive de la classe vectorialiste. Les hackers mènent une lutte collective contre les charges usuelles extorquées par les vectorialistes pour accéder aux informations que les hackers produisent collectivement, mais qui deviennent peu à peu la propriété collective des vectorialistes. Les hackers se constituent en classe pour la reconnaissance de leurs intérêts de classe trouvant leur meilleure expression dans la lutte pour libérer la production d’abstraction, et pas seulement des entraves singulières de telle ou telle forme de propriété, mais pour abstraire la forme de la propriété elle-même. L’abstraction de la propriété doit être abstraite d’elle-même.
06. Ce qui rend notre époque singulière, c’est l’émergence de la possibilité d’une vie quasiment libérée de toute nécessité, qu’elle soit réelle ou fantasmée, par une explosion d’innovations abstraites. L’abstraction comprenant une fois pour toutes la potentialité de briser les chaînes maintenant le hacking a un niveau d’intérêts de classe obsolète et régressif.
La production
07. La production produit toute chose, et tous les producteurs de choses. La production ne produit pas seulement l’objet du processus productif, mais aussi le producteur comme sujet. Le hacking est la production de la production. Le hack produit une production d’un genre nouveau, de laquelle résulte un produit unique et singulier, et un producteur unique et singulier. Tout hacker est en même temps le producteur et le produit du hack, et émerge en sa singularité comme l’engramme du hack en tant que processus.
08. Le hack produit un excédent aussi utile qu’inutile, quoique l’utilité d’un excédent soit déterminée par sa condition historique et sociale. L’excédent utile émerge donc comme élément expanseur du domaine de la liberté, affranchi de toute nécessité. L’excédent inutile est l’excédent de liberté lui-même, la marge de production libre exempte de la production pour la nécessité.
09. La production d’un excédent crée la possibilité d’une expansion de la liberté par la nécessité. Mais dans la société de classes, la production d’un excédent crée aussi de nouvelles nécessités. Le rapport dominant de classe prend une forme captatrice du potentiel productif de la société et de son attèlement à la production, non de liberté, mais bel et bien de domination de classe. La classe dominante subordonne le hack à l’entretien de formes de production qui maintiennent le pouvoir de classe, et à la suppression ou à la marginalisation d’autres formes de hacking. Les classes productrices - fermiers, travailleurs et hackers - ont un intérêt commun : Libérer la production de la subordination par les classes dominantes, qui transforment la production en production de nouvelles nécessités, et de l’esclavage par l’excèdent. Les éléments d’une productivité libre existent déjà dans une forme atomisée, dans les classes productives. Reste encore à le libérer de sa virtualité.
La classe
10. La lutte des classes, dans ses revirements et compromis retourne toujours à la même question sans réponse - celle de la propriété - et les classes concurrentes reviennent sans cesse avec de nouvelles réponses. La classe des travailleurs a questionné la nécessité de propriété privée, et le parti communiste survenant, prétendait répondre aux désirs de la classe ouvrière. La réponse, exprimée dans le Manifeste du parti Communiste était de « centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat. » Mais faire de l’état le monopole de la propriété a seulement produit une nouvelle classe dominante, et une forme nouvelle de lutte des classes, plus brutale. Mais peut-être cette réponse ne fut-elle pas définitive, la lutte des classes n’aurait alors pas encore pris terme. Une nouvelle classe peut-elle d’une autre manière, poser la question de la propriété - et offrir de nouvelles réponses pour briser le monopole des classes dominantes sur la propriété.
11. L’information, comme le sol ou le capital, devient une forme de propriété monopolisée par une classe dominante, dans ce cas précis, une classe de vectorialistes, nommés ainsi parce qu’ils contrôlent les vecteurs par lesquels l’information est abstraite, tout comme les capitalistes contrôlent les moyens matériels par lesquels les biens sont produits, les pastoralistes le sol et la production de nourriture. L’information a circulé à travers la culture de la classe des travailleurs comme propriété sociale appartenant à tous. Mais quand l’information tend à devenir une forme de propriété privée, les travailleurs s’en trouvent dépossédés, et doivent acheter leur culture propre chez ceux qui la détiennent, la classe vectorialiste. Le temps dans sa totalité, le temps lui-même, devient une expérience marchande.
12. Les vectorialistes tentent de briser le monopole du capital sur le processus de production, et subordonnent la production des marchandises à la circulation de l’information. Les grandes sociétés se privent de leur capacité productive, celle-ci n’étant plus une source de puissance. Leur puissance se situe alors dans la monopolisation de la propriété intellectuelle - brevets et marques - et les moyens de reproduire leur valeur - les vecteurs de communication. La privatisation de l’information devient plus qu’un aspect subsidiaire, l’aspect dominant de la vie marchande. Alors que la propriété du sol et sa rente foncière se transforment en capital, et du capital à l’information, la propriété elle-même en devient plus abstraite. Tout comme le capital comme propriété libère le sol de sa fixité spatiale, l’information comme propriété libère le capital de sa fixité objectale.
13. La classe des hackers, productrice de nouvelles abstractions, prend une importance grandissante aux regards successifs de chaque classe dominante, chacune dépendant de plus en plus de l’information comme ressource. La classe des hackers émerge de la transformation de l’information en propriété, sous forme de propriété intellectuelle, comprenant les licences, marques déposées, copyrights et droits moraux des auteurs. La classe des hackers est la classe qui détient la capacité de créer non seulement un nouveau type d’objets et de sujets dans le monde, non seulement de nouvelles formes-types de propriétés dans lesquelles ils pourraient trouver reflet, mais de nouveaux types de relations au-delà de la forme-propriété. La formation de la classe des hackers comme classe survient à ce moment précis où émerge la possibilité de s’affranchir des nécessités et du rapport dominant de classe.
La propriété
14. La propriété se présente sous la forme d’un plan abstrait sur lequel toutes choses peuvent exister sous la même qualité commune, celle de la propriété. Le sol est la forme première de la propriété. Les pastoralistes acquièrent le sol comme propriété privée à travers la dépossession forcée des paysans qui en partageaient une portion sous la forme d’une possession collective. Le capital est la seconde forme de la propriété, la privatisation de biens productifs sous la forme d’outils, de machines et de matériaux de travail. Le capital, au contraire du sol, n’est pas un objet fixe ni supplet à une subsistance. Il peut être modelé et remodelé, transporté, accumulé et dispersé. Un degré infiniment supérieur de potentialité peut être extrait du monde comme ressource productive, dès lors que le plan abstrait de la propriété tient à la fois du sol et du capital. Mais l’abstraction de la production de marchandises ne prend pas terme avec le capitalisme. La transformation de l’information en une forme bien plus abstraite de la propriété, y compris de son expression matérielle, mène la marchandisation dans une troisième phase de développement, jusqu’ici non théoriquement prise en charge.
15. Les hackers doivent évaluer leurs intérêts non pas comme propriétaires, mais comme producteurs, ce qui les distingue précisément de la classe vectorialiste. Les hackers ne tirent pas profit ni possession du simple fait de détenir de l’information. Ils produisent une information nouvelle, les producteurs éprouvant le besoin d’y accéder, au delà de la domination absolue de la forme-marchandise. Le hacking comme activité expérimentale pure, et libre, doit se libérer de toute contrainte sauf auto-imposée. C’est seulement par sa liberté autonome qu’il produit les moyens de production d’un excèdent de liberté, et de liberté comme excèdent.
16. La propriété privée survient en opposition non seulement à la propriété féodale, mais aussi aux formes traditionnelles de l’économie symbolique, qui étaient une entrave à la productivité croissante de l’économie marchande. Qualitative, l’économie symbolique a été supplantée par un échange quantifié, monétarisé. L’argent est le médium par lequel le sol, le capital, l’information et le travail se confrontent sous forme d’entités abstraites, réduites à un plan de quantification abstrait. L’objet de l’économie symbolique devient alors une forme marginale de la propriété, envahie de toute part par la marchandise, reléguée au rang de la consommation. L’économie symbolique est marginal, mais joue néanmoins un rôle vital dans la concrétisation des relations réciproques de gens qui ne sont confrontés les uns aux autres qu’en tant qu’acheteurs ou vendeurs de marchandises. Néanmoins, partout où le vecteur passe, il porte avec lui la possibilité pratique de la relation symbolique.
17. La classe des hackers maintient une affinité profonde avec l’économie symbolique. Le hacker lutte pour produire une subjectivité singulière et qualitative, par l’acte du hack lui-même. L’économie symbolique, comme échange qualitatif entre des parties singulières permet à chaque partie d’être reconnue comme productrice singulière, comme sujet de production, plutôt que comme objet quantifié ou marchand. L’économie symbolique exprime d’une manière sociale et collective la subjectivité de la production de production, considérant que la propriété marchande représente le producteur comme objet uniquement de valeur relative, à l’instar de toute autre marchandise quantifiable. L’économie symbolique de l’information ne doit pas influer négativement sur la propriété informationnelle, l’information ne devant pas souffrir des artifices de la pénurie une fois libérée du processus de marchandisation.
18. La classe vectorialiste a inconsciemment contribué au développement d’un espace vectorial au sein duquel le don comme propriété aurait pu ressurgir, mais elle a très vite reconnu son erreur. L’économie vectoriale se développant, elle tend de moins en moins à prendre la forme d’un espace social ouvert d’économie symbolique libre, de plus en plus celle d’un espace de production marchandisée destiné aux marchés privés. La classe vectorialiste peut à contre-coeur concéder une certaine marge d'information socialisée, comme prix à payer au sein d’une démocratie pour la promotion de ses intérêts spécifiques. Mais la classe vectorialiste distingue clairement l’enjeu representé par l’économie symbolique, non seulement à ses profits mais à son existence-même. L’économie symbolique est la preuve virtuelle de la nature parasitaire et superflue des vectorialistes comme classe.
Le Vecteur
19. En épidémiologie, un vecteur est le moyen particulier par lequel un agent pathogène donné se déplace d’une population à une autre. L’eau est vectrice du choléra ; les fluides corporels, du VIH. Par extension, le vecteur incarne tout moyen par lequel l’information transite. Le télégraphe, le téléphone, la télévision, les télécommunications : ces termes ne définissent pas seulement des vecteurs particuliers, mais une capacité abstraite générale qu’ils portent au monde et à son expansion. Tous représentent des formes télésthésiques, ou de perception à distance. Un vecteur médiatique donné possède certaines propriétés déterminées de vitesse, de bande passante, d’échelle et de trajectoire, mais il peut être déployé n’importe où, du moins en principe. Le développement inégal du vecteur est politique et économique, non technique.
20. Avec la marchandisation de l’information vient sa vectorialisation. Extraire un excèdent d’information demande une technologie capable de transporter l’information à travers l’espace, mais aussi à travers le temps. L’archive est un vecteur qui traverse le temps tout comme la communication est un vecteur qui traverse l’espace. La classe vectoriale devient elle-même une fois qu’elle détient des technologies puissantes pour vectorialiser l’information. La classe vectoriale peut marchandiser les stocks d’information, les flux ou les vecteurs eux-mêmes. Un stock d’information est une archive, un corps d’information maintenu à travers le temps qui a une valeur persistante. Un flux informationnel détient la capacité d’extraire l’information de la valeur provisoire des évènements et de la distribuer largement et rapidement. Le vecteur est le moyen d’effectuer à la fois la distribution temporelle d’un stock et la distribution spatiale d’un flux d’information. Le pouvoir vectorial combine généralement la détention de ces trois aspects.
21. La classe vectoriale lutte de toute part pour maintenir son pouvoir subjectif sur le vecteur, mais bien que réalisant du profit par sa prolifération, certaines de ses capacités lui échappent toujours. Afin de faire du profit par l’information, ils « vendent à la sauvette » par le vecteur, et à un certain niveau, ils doivent s’adresser à la grande majorité des classes productrices plutôt comme sujets que comme objets de la marchandisation. La classe des hackers cherche la libération du vecteur de l’emprise du règne de la marchandise, mais pas pour l’instituer indistinctement libre. Il cherche à le rendre sujet d’un developpement collectif et démocratique. La classe des hackers peut libérer en principe seulement le vecteur de la virtualité. Tout dépendera d’une alliance de toutes les classes productives afin de réaliser ce potentiel, d’une organisation subjective et de l’utilisation des vecteurs disponibles pour un devenir-ensemble subjectif.
Le Hacking
22. Le virtuel est le véritable domaine du hacker. C’est à partir du virtuel que le hacker produit de nouvelles interprétations de l’actuel. Pour le hacker, ce qui est représenté comme étant réel est toujours partiel, limité, et peut-être même faux. Pour le hacker, il y a toujours dans l’actuel l’expression d’un excèdent de possible, l’excèdent du virtuel. C’est le domaine incompressible de ce qui est réel sans être actuel, ce qui n’est pas mais qui pourrait être. Hacker, c’est libérer le virtuel dans l’actuel, pour exprimer la différence du réel.
23. A travers l’application de l’abstraction, la classe des hackers produit la possibilité de la production, la possibilité de faire quelquechose du et avec le monde – et de vivre de l’excèdent produit par l’application de l’abstraction à la nature – de toute nature. A travers la production de nouvelles formes d’abstraction, la classe des hackers produit la possibilité du futur – pas seulement « le futur », mais un éventail infini de futurs possibles, le futur lui-même comme virtualité.
24. Soumis à la sanction de la loi, le hack devient une propriété finie, et la classe des hackers émerge, comme toutes les classes émergent, de la relation à une forme de propriété. Comme toutes les formes de propriété, la propriété intellectuelle impose une relation de pénurie. Elle assigne un droit de propriété à un propriétaire, aux dépens de non-propriétaires, à une classe de possesseurs aux dépens d’espoliés.
25. De l’extension qu’incarne le hack lui-même dans la forme de la propriété, il confère au hacker des intérêts de classe très différents des autres classes, qu’elles soient exploitantes ou exploitées. L’intérêt de classe des hackers se situe premièrement et principalement dans la libre circulation de l’information, ceci étant la condition nécéssaire pour renouveler le statut de hack comme propriété, comme quelquechose duquel une source de revenus pourrait dériver, donnant quelque indépendance au hacker par rapport aux classes dominantes.
26. La nature véritable du hack produit chez le hacker une crise d’identité. Le hacker cherche une représentation de sa condition dans l’identification à d’autres classes. Certains se voient en vectorialistes, vivant sur l’exploitation de leur propriété précaire. Certains se voient comme travailleurs, mais privilégiés par rapport aux individus salariés. La classe des hackers s’est produite elle-même comme elle-même, mais pas pour elle-même. Elle ne possède pas (encore) la conscience de sa conscience. Elle n’est pas au fait de sa propre virtualité. Elle doit trancher entre ses intérêts compétitifs dans le hack, et son intérêt collectif vers une relation inter-hackers qui exprimerait un futur ouvert et progressiste. Un futur auquel l’utopie de l’information libre et gratuite désignerait sa négation par sa forme-propriété.
La révolte
27. Les révoltes de 1989 sont les évènements « phares » de notre temps. Ce que les révoltes de 1989 ont accompli, c’est le renversement d’un régime défavorable à la reconnaissance de la valeur du hack, privant ses hackers, travailleurs et paysans de l’accession aux surplus. Son cryonisme et sa kleptocracie, sa bureaucratie, son idéologie, sa police et ses espions ont privé ses paysans et ses capitalistes des fruits de la croissance innovatrice.
28. Les révoltes de 1989 ont mis fin aux sentiments de lâcheté et de nécéssité. Au moins pour un temps. Elles ont réhabilité la demande illimitée pour un état de liberté au sein des priorités historiques mondiales. Au moins pour un temps. Elles ont révélé le destin latent de l’histoire du monde afin d’exprimer la virtualité pure du devenir. Au moins pour un temps, avant que de nouveaux états s’unifient et déclarent légitime leur représentation des désirs de la révolte. Les révoltes de 1989 ont ouvert la porte au virtuel, mais les Etats qui s’y sont regroupés, la refermèrent très vite. Le véritable fruit des ces révoltes est peut-être la certitude de l’existence d’un monde ouvert au pouvoir vectorial.
29. Le mouvement protestataire anti-mondialisation des années 90 est une vague qui tient son origine dans l’apparition de ces évènements phares, mais une vague qui ignorait tout de son appartenance initiale. Ce mouvement de révolte dans le monde surdéveloppé identifie le pouvoir vectorial montant comme un ennemi de classe, mais bien trop souvent il s’est rendu captif des intérêts partiels et provisoires des classes capitalistes et agricoles locales. Une révolte qui dans sa primeur doit encore découvrir les liens entre sa machine de désir sans limites pour un état de liberté, et l’art de formuler des demandes tactiques.
30. La lutte des classes au sein des nations et celle des empires entre eux, a pris le profil de deux types de politiques distincts. L’un régressif, cherchant le retour à un passé imaginaire, utilisant les frontières nationales comme nouveaux murs, écrans derrière lesquels de probables alliances pourraient protéger leurs intérêts existants au nom d’un passé glorieux. Le deuxième type se fonde dans la politique progressiste des mouvements. La politique des mouvements cherche l’accélération vers un futur inconnu, l’utilisation des flux internationaux, le commerce ou l’activisme comme moyens de lutter pour de nouvelles sources de richesse et de liberté qui outrepasseraient les limitations imposées par les coalitions nationales.
31. Aucune de ces politiques ne répond aux vieilles normes de gauche ou de droite, que les révolutions de 1989 ont définitivement dissoutes. La politique régressive rassemble des impulsions luddistes de la gauche et celles racistes et réactionnaires de la droite dans une alliance contre-nature, contre les nouvelles sources de pouvoir. La politique progressiste se constitue rarement en alliance, mais constitue deux procédés parallèles enclos dans un dialogue de suspicion mutuelle, dans lequel les forces libérales de la droite et la justice sociale, les forces des droits de l’homme de la gauche cherchent ensemble des solutions non-nationales et transnationales pour débloquer un système de pouvoir qui ne cesse de croître au niveau national.
32. Il y a un troisième type de politique, qui se tient hors des alliances et des compromis du monde de l’après-89. Quand les politiques progressistes et regressives deviennent des politiques représentatives, qui traitent avec des alliances de partis et d’intérêts, cette politique du troisième type est une politique sans Etat, qui cherche une issue à la politique en tant que telle. Une politique du hack, inventant des relations hors de la représentation.
33. La politique de l’information est une lutte contre la propriété marchande elle-même. Elle n’est pas une lutte pour la collectivisation de la propriété, ceci étant toujours une forme de propriété. C’est la lutte pour libérer ce qui peut-être libéré des deux principales formes de marchandise – sa forme totalisante du marché, et sa forme au stade bureaucratique. Ce qui pourrait être libéré de la forme-marchandise d’un seul coup, ce n’est ni le capital ni le sol, mais l’information. Toutes les autres formes de propriété sont exclusives. La possession individuelle exclut, par définition, cette même possession par un autre. Mais l’information comme propriété peut-être partagée sans privation sauf état de crise. L’information est précisément ce qui échappe à la forme-marchandise.
34. La politique porte son potentiel informatif à partir du moment où elle pratique la libération de la virtualité de l’information. En libérant l’information de son statut objectal en tant que marchandise, on libère aussi la force subjective de cet état. Sujet et objet se rencontrent au dehors de leur simple manque réciproque, par leur simple désir l’un pour l’autre. La politique de l’information ne cherche pas à renverser la société existante, ou à réformer ses grandes structures, ou même à préserver sa structure pour maintenir une coalition d’intérêts. Elle cherche à rendre les états existants perméables à un nouvel état d’existence, semant le grain d’une pratique alternative de la vie quotidienne.
35. La production des marchandises éprouve une phase transitionnelle, de la domination du capital comme propriété vers la domination de l’information comme propriété. La théorie radicale et réformiste de cette transition au-delà de la production de marchandises n’a pas encore effectué cette même transition. Ce corps théorique a éprouvé deux phases, qui correspondent respectivement à deux types d’erreurs. Dans la première phase, où le mouvement prolétarien détenait encore les outils théoriques, on assista à une sacralisation de l’infrastructure, ou d’une économie de la formation sociale. Dans la seconde phase, la théorie devint l’outil du radicalisme universitaire, sacralisant ici les superstructures culturelles et idéologiques. La théorie du premier type relègue ici la superstructure au rang de simple miroir de l’économie; tandis que la seconde lui allègue une autonomie relative. Aucune des deux ne saisit les changements fondamentaux qui s’opèrent dans la production de marchandises, rendant obsolète la compréhension de la formation sociale et des nouveaux types de luttes des classes aujourd’hui émergentes, sous l’égide dominante de l’information comprise comme propriété. Entre économie culture, la propriété est un concept qui occupe une place mineure. Notre tâche est aujourd’hui de saisir le développement historique de la production de marchandises du point de vue de la propriété, plateforme sur laquelle infrastructure, superstructure et la lutte des classes prennent pied.
00. L’ époque dans laquelle nous vivons voit l’émergence d’une instabilité globale. La prolifération des vecteurs de communication engendre une géographie virtuelle d’évènements qui s’opposent à l’espace de rationalité et de transparence promis par les « cyber ». Cette géographie virtuelle constitue un espace d’événements, source de grand danger, mais aussi de grand espoir. Grand danger, en ce qu’une nouvelle classe dominante, statuée sur le contrôle des vecteurs commerciaux et stratégiques d’information, une classe vectorialiste, accède au pouvoir. Grand espoir, en ce qu’un nouveau mouvement subversif surgisse aussi, non pas pour mettre ce nouvel ordre au défi, mais s’en extraire. C’est ce que j’appelle la « classe des hackers » — nommée ainsi d’après ses éléments fondateurs dans l’industrie du logiciel et des machines, mais qui comprend réellement tous les créateurs de « propriété intellectuelle » que la classe vectorialiste cherche à monopoliser —. Le défi, pour la classe des hackers, est de déstabiliser l’unité de la propriété et de la représentation proposée par l’ordre vectorialiste d’information marchandisée.
01. Le monde est hanté par une entité duale, la dualité de l’abstraction, qui a pour organes tributaires la fortune des états et des armées, des entreprises et des collectivités. Elle règne sur toutes les classes concurrentes : propriétaires et fermiers, travailleurs et capitalistes – dont les fortunes respectives sont aujourd’hui encore dépendantes. Toutes les classes sauf une. La classe des hackers.
02. Quel que soit le code hacké, quelle que soit sa forme, langage programmatique ou poétique, mathématique ou musical, nous créons la possibilité de mettre au monde des formes nouvelles. Pas toujours de grandes choses, pas même de bonnes choses, mais de nouvelles choses. Arts, sciences, philosophie, culture : dans toute production de savoir dans laquelle des données peuvent être accumulées, d’où l’information peut être extraite, dans laquelle cette information produit de nouvelles possibilités pour le monde, il y a des hackers qui libèrent les formes émergentes des formes classiques. Nous sommes les créateurs de ces mondes, mais ne les possédons pas. Notre création est disponible aux autres, et dans leurs intérêts propres, ceux des états et corporations industrielles et financières qui contrôlent les moyens pratiques de la faisabilité de ces mondes et dont nous sommes les seuls pionniers. Nous ne possédons pas ce que nous produisons : cette même production nous possède.
03. Nous ne savons pas encore qui nous sommes. Nous reconnaissons notre existence distinctive comme groupes, programmeurs,artistes, écrivains, scientifiques, musiciens : au delà de la représentation négative de cette masse d’éléments fragmentaires et épars d’une classe qui lutterait encore pour s’exprimer d’elle-même pour elle-même, comme autant d’expressions du procédé de production d’abstraction dans le monde. Geeks et freaks naissent dans le négatif de leur exclusion originelle par les autres. Les hackers sont une classe, mais une classe virtuelle, une classe qui doit se hacker elle-même pour son existence manifeste en tant que telle : une classe utopiste.
L’abstraction
04. L’abstraction peut se présenter sous la forme objectale d’une découverte ou d’un produit matériel ou immatériel, mais elle est avant tout l’affirmation et le produit de chaque hack. Abstraire c’est construire un plan sur lequel des matières différentes et sans filiation apparente peuvent être mises en autant de relations possibles. C’est à travers l’abstrait que le virtuel est identifié, produit et mis en circulation. Le virtuel n’est pas seulement le potentiel latent des matières, c’est le potentiel du potentiel. Hacker c’est produire ou appliquer l’abstrait à l’information et exprimer par-là l’émergence de nouveaux mondes possibles.
05. Tandis que l’abstraction de la propriété privée s’etendait à l’information, elle a fait naître la classe des hackers. Les hackers doivent vendre leur capacité d’abstraction à une classe qui détient les moyens de production, la classe vectorialiste - la classe dominante émergente de notre temps. La classe vectorialiste nourrit une lutte intensive pour déposséder les hackers de leur propriété intellectuelle. Les licences et les copyrights finissent non pas entre les mains de leurs créateurs, mais entre celles de la classe vectorialiste qui détient les moyens de réalisation de la valeur de ces abstractions. La classe vectorialiste lutte pour monopoliser l’abstraction. Les hackers se trouvent dépossédés à la fois à l’échelle individuelle, mais aussi à l’échelle de classe. Les hackers en viennent petit à petit à lutter contre les formes particulières dans lesquelles l’abstraction est transformée en marchandise et par suite en propriété exclusive de la classe vectorialiste. Les hackers mènent une lutte collective contre les charges usuelles extorquées par les vectorialistes pour accéder aux informations que les hackers produisent collectivement, mais qui deviennent peu à peu la propriété collective des vectorialistes. Les hackers se constituent en classe pour la reconnaissance de leurs intérêts de classe trouvant leur meilleure expression dans la lutte pour libérer la production d’abstraction, et pas seulement des entraves singulières de telle ou telle forme de propriété, mais pour abstraire la forme de la propriété elle-même. L’abstraction de la propriété doit être abstraite d’elle-même.
06. Ce qui rend notre époque singulière, c’est l’émergence de la possibilité d’une vie quasiment libérée de toute nécessité, qu’elle soit réelle ou fantasmée, par une explosion d’innovations abstraites. L’abstraction comprenant une fois pour toutes la potentialité de briser les chaînes maintenant le hacking a un niveau d’intérêts de classe obsolète et régressif.
La production
07. La production produit toute chose, et tous les producteurs de choses. La production ne produit pas seulement l’objet du processus productif, mais aussi le producteur comme sujet. Le hacking est la production de la production. Le hack produit une production d’un genre nouveau, de laquelle résulte un produit unique et singulier, et un producteur unique et singulier. Tout hacker est en même temps le producteur et le produit du hack, et émerge en sa singularité comme l’engramme du hack en tant que processus.
08. Le hack produit un excédent aussi utile qu’inutile, quoique l’utilité d’un excédent soit déterminée par sa condition historique et sociale. L’excédent utile émerge donc comme élément expanseur du domaine de la liberté, affranchi de toute nécessité. L’excédent inutile est l’excédent de liberté lui-même, la marge de production libre exempte de la production pour la nécessité.
09. La production d’un excédent crée la possibilité d’une expansion de la liberté par la nécessité. Mais dans la société de classes, la production d’un excédent crée aussi de nouvelles nécessités. Le rapport dominant de classe prend une forme captatrice du potentiel productif de la société et de son attèlement à la production, non de liberté, mais bel et bien de domination de classe. La classe dominante subordonne le hack à l’entretien de formes de production qui maintiennent le pouvoir de classe, et à la suppression ou à la marginalisation d’autres formes de hacking. Les classes productrices - fermiers, travailleurs et hackers - ont un intérêt commun : Libérer la production de la subordination par les classes dominantes, qui transforment la production en production de nouvelles nécessités, et de l’esclavage par l’excèdent. Les éléments d’une productivité libre existent déjà dans une forme atomisée, dans les classes productives. Reste encore à le libérer de sa virtualité.
La classe
10. La lutte des classes, dans ses revirements et compromis retourne toujours à la même question sans réponse - celle de la propriété - et les classes concurrentes reviennent sans cesse avec de nouvelles réponses. La classe des travailleurs a questionné la nécessité de propriété privée, et le parti communiste survenant, prétendait répondre aux désirs de la classe ouvrière. La réponse, exprimée dans le Manifeste du parti Communiste était de « centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat. » Mais faire de l’état le monopole de la propriété a seulement produit une nouvelle classe dominante, et une forme nouvelle de lutte des classes, plus brutale. Mais peut-être cette réponse ne fut-elle pas définitive, la lutte des classes n’aurait alors pas encore pris terme. Une nouvelle classe peut-elle d’une autre manière, poser la question de la propriété - et offrir de nouvelles réponses pour briser le monopole des classes dominantes sur la propriété.
11. L’information, comme le sol ou le capital, devient une forme de propriété monopolisée par une classe dominante, dans ce cas précis, une classe de vectorialistes, nommés ainsi parce qu’ils contrôlent les vecteurs par lesquels l’information est abstraite, tout comme les capitalistes contrôlent les moyens matériels par lesquels les biens sont produits, les pastoralistes le sol et la production de nourriture. L’information a circulé à travers la culture de la classe des travailleurs comme propriété sociale appartenant à tous. Mais quand l’information tend à devenir une forme de propriété privée, les travailleurs s’en trouvent dépossédés, et doivent acheter leur culture propre chez ceux qui la détiennent, la classe vectorialiste. Le temps dans sa totalité, le temps lui-même, devient une expérience marchande.
12. Les vectorialistes tentent de briser le monopole du capital sur le processus de production, et subordonnent la production des marchandises à la circulation de l’information. Les grandes sociétés se privent de leur capacité productive, celle-ci n’étant plus une source de puissance. Leur puissance se situe alors dans la monopolisation de la propriété intellectuelle - brevets et marques - et les moyens de reproduire leur valeur - les vecteurs de communication. La privatisation de l’information devient plus qu’un aspect subsidiaire, l’aspect dominant de la vie marchande. Alors que la propriété du sol et sa rente foncière se transforment en capital, et du capital à l’information, la propriété elle-même en devient plus abstraite. Tout comme le capital comme propriété libère le sol de sa fixité spatiale, l’information comme propriété libère le capital de sa fixité objectale.
13. La classe des hackers, productrice de nouvelles abstractions, prend une importance grandissante aux regards successifs de chaque classe dominante, chacune dépendant de plus en plus de l’information comme ressource. La classe des hackers émerge de la transformation de l’information en propriété, sous forme de propriété intellectuelle, comprenant les licences, marques déposées, copyrights et droits moraux des auteurs. La classe des hackers est la classe qui détient la capacité de créer non seulement un nouveau type d’objets et de sujets dans le monde, non seulement de nouvelles formes-types de propriétés dans lesquelles ils pourraient trouver reflet, mais de nouveaux types de relations au-delà de la forme-propriété. La formation de la classe des hackers comme classe survient à ce moment précis où émerge la possibilité de s’affranchir des nécessités et du rapport dominant de classe.
La propriété
14. La propriété se présente sous la forme d’un plan abstrait sur lequel toutes choses peuvent exister sous la même qualité commune, celle de la propriété. Le sol est la forme première de la propriété. Les pastoralistes acquièrent le sol comme propriété privée à travers la dépossession forcée des paysans qui en partageaient une portion sous la forme d’une possession collective. Le capital est la seconde forme de la propriété, la privatisation de biens productifs sous la forme d’outils, de machines et de matériaux de travail. Le capital, au contraire du sol, n’est pas un objet fixe ni supplet à une subsistance. Il peut être modelé et remodelé, transporté, accumulé et dispersé. Un degré infiniment supérieur de potentialité peut être extrait du monde comme ressource productive, dès lors que le plan abstrait de la propriété tient à la fois du sol et du capital. Mais l’abstraction de la production de marchandises ne prend pas terme avec le capitalisme. La transformation de l’information en une forme bien plus abstraite de la propriété, y compris de son expression matérielle, mène la marchandisation dans une troisième phase de développement, jusqu’ici non théoriquement prise en charge.
15. Les hackers doivent évaluer leurs intérêts non pas comme propriétaires, mais comme producteurs, ce qui les distingue précisément de la classe vectorialiste. Les hackers ne tirent pas profit ni possession du simple fait de détenir de l’information. Ils produisent une information nouvelle, les producteurs éprouvant le besoin d’y accéder, au delà de la domination absolue de la forme-marchandise. Le hacking comme activité expérimentale pure, et libre, doit se libérer de toute contrainte sauf auto-imposée. C’est seulement par sa liberté autonome qu’il produit les moyens de production d’un excèdent de liberté, et de liberté comme excèdent.
16. La propriété privée survient en opposition non seulement à la propriété féodale, mais aussi aux formes traditionnelles de l’économie symbolique, qui étaient une entrave à la productivité croissante de l’économie marchande. Qualitative, l’économie symbolique a été supplantée par un échange quantifié, monétarisé. L’argent est le médium par lequel le sol, le capital, l’information et le travail se confrontent sous forme d’entités abstraites, réduites à un plan de quantification abstrait. L’objet de l’économie symbolique devient alors une forme marginale de la propriété, envahie de toute part par la marchandise, reléguée au rang de la consommation. L’économie symbolique est marginal, mais joue néanmoins un rôle vital dans la concrétisation des relations réciproques de gens qui ne sont confrontés les uns aux autres qu’en tant qu’acheteurs ou vendeurs de marchandises. Néanmoins, partout où le vecteur passe, il porte avec lui la possibilité pratique de la relation symbolique.
17. La classe des hackers maintient une affinité profonde avec l’économie symbolique. Le hacker lutte pour produire une subjectivité singulière et qualitative, par l’acte du hack lui-même. L’économie symbolique, comme échange qualitatif entre des parties singulières permet à chaque partie d’être reconnue comme productrice singulière, comme sujet de production, plutôt que comme objet quantifié ou marchand. L’économie symbolique exprime d’une manière sociale et collective la subjectivité de la production de production, considérant que la propriété marchande représente le producteur comme objet uniquement de valeur relative, à l’instar de toute autre marchandise quantifiable. L’économie symbolique de l’information ne doit pas influer négativement sur la propriété informationnelle, l’information ne devant pas souffrir des artifices de la pénurie une fois libérée du processus de marchandisation.
18. La classe vectorialiste a inconsciemment contribué au développement d’un espace vectorial au sein duquel le don comme propriété aurait pu ressurgir, mais elle a très vite reconnu son erreur. L’économie vectoriale se développant, elle tend de moins en moins à prendre la forme d’un espace social ouvert d’économie symbolique libre, de plus en plus celle d’un espace de production marchandisée destiné aux marchés privés. La classe vectorialiste peut à contre-coeur concéder une certaine marge d'information socialisée, comme prix à payer au sein d’une démocratie pour la promotion de ses intérêts spécifiques. Mais la classe vectorialiste distingue clairement l’enjeu representé par l’économie symbolique, non seulement à ses profits mais à son existence-même. L’économie symbolique est la preuve virtuelle de la nature parasitaire et superflue des vectorialistes comme classe.
Le Vecteur
19. En épidémiologie, un vecteur est le moyen particulier par lequel un agent pathogène donné se déplace d’une population à une autre. L’eau est vectrice du choléra ; les fluides corporels, du VIH. Par extension, le vecteur incarne tout moyen par lequel l’information transite. Le télégraphe, le téléphone, la télévision, les télécommunications : ces termes ne définissent pas seulement des vecteurs particuliers, mais une capacité abstraite générale qu’ils portent au monde et à son expansion. Tous représentent des formes télésthésiques, ou de perception à distance. Un vecteur médiatique donné possède certaines propriétés déterminées de vitesse, de bande passante, d’échelle et de trajectoire, mais il peut être déployé n’importe où, du moins en principe. Le développement inégal du vecteur est politique et économique, non technique.
20. Avec la marchandisation de l’information vient sa vectorialisation. Extraire un excèdent d’information demande une technologie capable de transporter l’information à travers l’espace, mais aussi à travers le temps. L’archive est un vecteur qui traverse le temps tout comme la communication est un vecteur qui traverse l’espace. La classe vectoriale devient elle-même une fois qu’elle détient des technologies puissantes pour vectorialiser l’information. La classe vectoriale peut marchandiser les stocks d’information, les flux ou les vecteurs eux-mêmes. Un stock d’information est une archive, un corps d’information maintenu à travers le temps qui a une valeur persistante. Un flux informationnel détient la capacité d’extraire l’information de la valeur provisoire des évènements et de la distribuer largement et rapidement. Le vecteur est le moyen d’effectuer à la fois la distribution temporelle d’un stock et la distribution spatiale d’un flux d’information. Le pouvoir vectorial combine généralement la détention de ces trois aspects.
21. La classe vectoriale lutte de toute part pour maintenir son pouvoir subjectif sur le vecteur, mais bien que réalisant du profit par sa prolifération, certaines de ses capacités lui échappent toujours. Afin de faire du profit par l’information, ils « vendent à la sauvette » par le vecteur, et à un certain niveau, ils doivent s’adresser à la grande majorité des classes productrices plutôt comme sujets que comme objets de la marchandisation. La classe des hackers cherche la libération du vecteur de l’emprise du règne de la marchandise, mais pas pour l’instituer indistinctement libre. Il cherche à le rendre sujet d’un developpement collectif et démocratique. La classe des hackers peut libérer en principe seulement le vecteur de la virtualité. Tout dépendera d’une alliance de toutes les classes productives afin de réaliser ce potentiel, d’une organisation subjective et de l’utilisation des vecteurs disponibles pour un devenir-ensemble subjectif.
Le Hacking
22. Le virtuel est le véritable domaine du hacker. C’est à partir du virtuel que le hacker produit de nouvelles interprétations de l’actuel. Pour le hacker, ce qui est représenté comme étant réel est toujours partiel, limité, et peut-être même faux. Pour le hacker, il y a toujours dans l’actuel l’expression d’un excèdent de possible, l’excèdent du virtuel. C’est le domaine incompressible de ce qui est réel sans être actuel, ce qui n’est pas mais qui pourrait être. Hacker, c’est libérer le virtuel dans l’actuel, pour exprimer la différence du réel.
23. A travers l’application de l’abstraction, la classe des hackers produit la possibilité de la production, la possibilité de faire quelquechose du et avec le monde – et de vivre de l’excèdent produit par l’application de l’abstraction à la nature – de toute nature. A travers la production de nouvelles formes d’abstraction, la classe des hackers produit la possibilité du futur – pas seulement « le futur », mais un éventail infini de futurs possibles, le futur lui-même comme virtualité.
24. Soumis à la sanction de la loi, le hack devient une propriété finie, et la classe des hackers émerge, comme toutes les classes émergent, de la relation à une forme de propriété. Comme toutes les formes de propriété, la propriété intellectuelle impose une relation de pénurie. Elle assigne un droit de propriété à un propriétaire, aux dépens de non-propriétaires, à une classe de possesseurs aux dépens d’espoliés.
25. De l’extension qu’incarne le hack lui-même dans la forme de la propriété, il confère au hacker des intérêts de classe très différents des autres classes, qu’elles soient exploitantes ou exploitées. L’intérêt de classe des hackers se situe premièrement et principalement dans la libre circulation de l’information, ceci étant la condition nécéssaire pour renouveler le statut de hack comme propriété, comme quelquechose duquel une source de revenus pourrait dériver, donnant quelque indépendance au hacker par rapport aux classes dominantes.
26. La nature véritable du hack produit chez le hacker une crise d’identité. Le hacker cherche une représentation de sa condition dans l’identification à d’autres classes. Certains se voient en vectorialistes, vivant sur l’exploitation de leur propriété précaire. Certains se voient comme travailleurs, mais privilégiés par rapport aux individus salariés. La classe des hackers s’est produite elle-même comme elle-même, mais pas pour elle-même. Elle ne possède pas (encore) la conscience de sa conscience. Elle n’est pas au fait de sa propre virtualité. Elle doit trancher entre ses intérêts compétitifs dans le hack, et son intérêt collectif vers une relation inter-hackers qui exprimerait un futur ouvert et progressiste. Un futur auquel l’utopie de l’information libre et gratuite désignerait sa négation par sa forme-propriété.
La révolte
27. Les révoltes de 1989 sont les évènements « phares » de notre temps. Ce que les révoltes de 1989 ont accompli, c’est le renversement d’un régime défavorable à la reconnaissance de la valeur du hack, privant ses hackers, travailleurs et paysans de l’accession aux surplus. Son cryonisme et sa kleptocracie, sa bureaucratie, son idéologie, sa police et ses espions ont privé ses paysans et ses capitalistes des fruits de la croissance innovatrice.
28. Les révoltes de 1989 ont mis fin aux sentiments de lâcheté et de nécéssité. Au moins pour un temps. Elles ont réhabilité la demande illimitée pour un état de liberté au sein des priorités historiques mondiales. Au moins pour un temps. Elles ont révélé le destin latent de l’histoire du monde afin d’exprimer la virtualité pure du devenir. Au moins pour un temps, avant que de nouveaux états s’unifient et déclarent légitime leur représentation des désirs de la révolte. Les révoltes de 1989 ont ouvert la porte au virtuel, mais les Etats qui s’y sont regroupés, la refermèrent très vite. Le véritable fruit des ces révoltes est peut-être la certitude de l’existence d’un monde ouvert au pouvoir vectorial.
29. Le mouvement protestataire anti-mondialisation des années 90 est une vague qui tient son origine dans l’apparition de ces évènements phares, mais une vague qui ignorait tout de son appartenance initiale. Ce mouvement de révolte dans le monde surdéveloppé identifie le pouvoir vectorial montant comme un ennemi de classe, mais bien trop souvent il s’est rendu captif des intérêts partiels et provisoires des classes capitalistes et agricoles locales. Une révolte qui dans sa primeur doit encore découvrir les liens entre sa machine de désir sans limites pour un état de liberté, et l’art de formuler des demandes tactiques.
30. La lutte des classes au sein des nations et celle des empires entre eux, a pris le profil de deux types de politiques distincts. L’un régressif, cherchant le retour à un passé imaginaire, utilisant les frontières nationales comme nouveaux murs, écrans derrière lesquels de probables alliances pourraient protéger leurs intérêts existants au nom d’un passé glorieux. Le deuxième type se fonde dans la politique progressiste des mouvements. La politique des mouvements cherche l’accélération vers un futur inconnu, l’utilisation des flux internationaux, le commerce ou l’activisme comme moyens de lutter pour de nouvelles sources de richesse et de liberté qui outrepasseraient les limitations imposées par les coalitions nationales.
31. Aucune de ces politiques ne répond aux vieilles normes de gauche ou de droite, que les révolutions de 1989 ont définitivement dissoutes. La politique régressive rassemble des impulsions luddistes de la gauche et celles racistes et réactionnaires de la droite dans une alliance contre-nature, contre les nouvelles sources de pouvoir. La politique progressiste se constitue rarement en alliance, mais constitue deux procédés parallèles enclos dans un dialogue de suspicion mutuelle, dans lequel les forces libérales de la droite et la justice sociale, les forces des droits de l’homme de la gauche cherchent ensemble des solutions non-nationales et transnationales pour débloquer un système de pouvoir qui ne cesse de croître au niveau national.
32. Il y a un troisième type de politique, qui se tient hors des alliances et des compromis du monde de l’après-89. Quand les politiques progressistes et regressives deviennent des politiques représentatives, qui traitent avec des alliances de partis et d’intérêts, cette politique du troisième type est une politique sans Etat, qui cherche une issue à la politique en tant que telle. Une politique du hack, inventant des relations hors de la représentation.
33. La politique de l’information est une lutte contre la propriété marchande elle-même. Elle n’est pas une lutte pour la collectivisation de la propriété, ceci étant toujours une forme de propriété. C’est la lutte pour libérer ce qui peut-être libéré des deux principales formes de marchandise – sa forme totalisante du marché, et sa forme au stade bureaucratique. Ce qui pourrait être libéré de la forme-marchandise d’un seul coup, ce n’est ni le capital ni le sol, mais l’information. Toutes les autres formes de propriété sont exclusives. La possession individuelle exclut, par définition, cette même possession par un autre. Mais l’information comme propriété peut-être partagée sans privation sauf état de crise. L’information est précisément ce qui échappe à la forme-marchandise.
34. La politique porte son potentiel informatif à partir du moment où elle pratique la libération de la virtualité de l’information. En libérant l’information de son statut objectal en tant que marchandise, on libère aussi la force subjective de cet état. Sujet et objet se rencontrent au dehors de leur simple manque réciproque, par leur simple désir l’un pour l’autre. La politique de l’information ne cherche pas à renverser la société existante, ou à réformer ses grandes structures, ou même à préserver sa structure pour maintenir une coalition d’intérêts. Elle cherche à rendre les états existants perméables à un nouvel état d’existence, semant le grain d’une pratique alternative de la vie quotidienne.
35. La production des marchandises éprouve une phase transitionnelle, de la domination du capital comme propriété vers la domination de l’information comme propriété. La théorie radicale et réformiste de cette transition au-delà de la production de marchandises n’a pas encore effectué cette même transition. Ce corps théorique a éprouvé deux phases, qui correspondent respectivement à deux types d’erreurs. Dans la première phase, où le mouvement prolétarien détenait encore les outils théoriques, on assista à une sacralisation de l’infrastructure, ou d’une économie de la formation sociale. Dans la seconde phase, la théorie devint l’outil du radicalisme universitaire, sacralisant ici les superstructures culturelles et idéologiques. La théorie du premier type relègue ici la superstructure au rang de simple miroir de l’économie; tandis que la seconde lui allègue une autonomie relative. Aucune des deux ne saisit les changements fondamentaux qui s’opèrent dans la production de marchandises, rendant obsolète la compréhension de la formation sociale et des nouveaux types de luttes des classes aujourd’hui émergentes, sous l’égide dominante de l’information comprise comme propriété. Entre économie culture, la propriété est un concept qui occupe une place mineure. Notre tâche est aujourd’hui de saisir le développement historique de la production de marchandises du point de vue de la propriété, plateforme sur laquelle infrastructure, superstructure et la lutte des classes prennent pied.
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très utopique tout cela.
personnelement, j'avais deja lu celui de the mentor : http://biblioweb.samizdat.net/article9.html (beaucoup plus concit)
mais pass celui ci.
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