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"Je sais. Mais t’en fais pas, j’ai pris mes dispositions. D’abord j’ai appelé ma mère pour lui dire, enfin, combien je l’aimais, mais tout en précisant, tellement je suis un sale con, que c’était surtout parce qu’elle était avant tout ma mère.
J’ai “texté” quelques potes, les avertissant que j’allais tout me suicider mais en y foutant des tas de “lol” et de “mouhaha”, histoire de pas les affoler, qu’ils “croyent” à une blague, à un putain de canular.
Je t’ai dit que quoi qu’il arrive, je prendrais le train comme prévu, mais que si ça s’trouve nous devrions quitter le pays, et plus vite que ça. Le Cameroun, ça t’irait, chérie ?
Ensuite, je suis sorti prendre l’air, une bière, j’ai regardé les gens, longtemps, j’étais triste, un sentiment approchant, la mélancolie peut-être, au sens Ferré du terme. Ferré ! ... C’est bien lui, n’est-ce pas, qui disait : “Il n’y a plus rien ! Plus, plus rien !”.
Il avait raison.
Alors, qu’est-ce que ça peut foutre ?
Autant y aller.
J'Irai Là Où Vous Ne Pouvez Plus Aller ...
C’est pas facile de parler de Dieudonné. Déjà, rien que d’écrire son nom, tu t’dis que tu vas choper tout un tas d’emmerdes. Et des gratinées. Peut-être même une sale de vache de maladie.
C’est vrai, aussi, que des conneries, il en a proférées, Dieudonné. Et pas des plus jolies. Alors on n’sait plus. Où elle se situe ; la provocation. La vérité. On s’dit merde, si j’cause de ce mec, j’prends un risque, celui d’être associé à ses conneries. Et uniquement à elles.
Alors quoi ?
Ne pas en parler ?
Se taire, sortir, à nouveau prendre une bière ?
Non.
Non, car je ne crois pas, je n’ai jamais cru qu’en mettant un homme sous l’éteignoir, en l’interdisant petit à petit de s’exprimer, jusque dans les salles de spectacles, demain sur le trottoir, on réglait le problème, si tant est qu’il y en ait un, de problème, ou, du moins, si tant est qu’il fut clairement identifié – mais l’est-il ?
Cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression. Et puis d’abord, quelle liberté d’expression ?
Celle du plus grand nombre ?
Celle policée, mesurée, formatée ?
Celle de bois ?
Qu’est-ce, au juste, que la liberté d’expression, aujourd’hui ?
Moi je réponds que je ne sais pas. Je ne sais plus. Tellement, on lui prête et toutes les vertus, et à la fois, tous les vices. Tellement chacun pense savoir ce qu’est la liberté d’expression, il en brandit même sa personnelle et intime définition, définition qui a moins à voir avec le rigorisme qu’avec la Morale, la sienne propre ; enfin, qu’il pense, propre.
Or, comme le chantait Ferré : “N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la Morale, c’est que c’est toujours la Morale des autres !” [Préface]
Qu’est-ce, au juste, que la liberté d’expression, aujourd’hui ?
A sa manière, Frédéric Taddeï donne non pas la réponse, mais un élément de réponse. En invitant Dieudonné sur son plateau. Mais aussi, un autre soir, Nabe puis Soral. Et ce qu’il y a d’intéressant chez Taddeï, nonobstant qu’il fait là, juste son métier et qui plus est, sans quelconque esprit partisan (ce qui fait sa force) c’est qu’il ne convie pas ces êtres controversés, et pour la plupart bannis du monde médiatique, pour les confondre (comme Ardisson avec Dieudonné, le 12 décembre 2004) mais pour leur laisser la parole.
C’est en laissant s’exprimer l’autre, il me semble, que l’on peut se faire une opinion. Pas en le taisant.
C’est en laissant l’autre s’exprimer qu’on pourra alors, le cas échéant, le combattre. Le mettre face à ses contradictions. Ou pire, s’il y a lieu. Mais calmement. Sereinement. Sans se draper dans des frusques trop grandes pour soi, celles de la Justice. Ou du justicier. Voire du procureur.
C’est pas facile, non, de parler de Dieudonné. T’as bien savonné la planche, mon salaud ! Et y’a comme un doute. Alors quoi ? Le laisser planer, ce doute ? S’il est si difficile de le dissiper, tenter. Au moins, tenter de comprendre.
La provocation ?
D’accord.
Mais jusqu’où ?
Et qui peut comprendre ?
Oui, comment l’accepter, la comprendre, la saisir cette provocation, puisque tu ne lui donnes pas de limites ?
Le Pen, parrain d’un de tes enfants ?
Pure provocation, tu réponds.
Faurisson montant sur la scène de ton spectacle ?
Itou. Provocation. Niveau supérieur.
Insupportable, ils disent les autres.
Tous les autres.
Si l’on entend Dieudonné, si l’on accepte de l’entendre, il se situe dans ce registre-là : celui de la provocation. Et il précise que chez lui, elle n’a pas de limites.
C’est là que se situe, ce que j’appelle le nœud.
Et il est emmerdant.
Car, à mon sens, si tu fais ce choix, celui de la provocation, effectivement, tu ne peux lui attribuer de limites, sinon, il n’y a pas, de fait, provocation.
Mais, l'emmerdant n'est pas là.
L’emmerdant, c’est la nature de la provocation. Son contenu.
Et dans le cas de Dieudonné, elle, la nature, et lui, le contenu, soulèvent bien des questions, la première, il me semble, étant la suivante :
Qui est réellement Dieudonné ?
Au-delà de ce qu’il pense, qui est-il ?
Qui est-il car ce qu’il veut, il le dit : la révolution. Il souhaite un soulèvement général. Il estime que nous sommes, aujourd’hui, dans cette société, ce monde même, non pas des salariés, mais des esclaves.
Débrouille-toi avec ça, camarade.
La révolution, au minimum un soulèvement, mais – et c’est là l’autre nœud et nid d’emmerdes - sous une bannière : celle de l’anti-communautarisme et de l’anti-sionisme.
Quand il évoque l’anti-communautarisme, il n’en exclue aucun. Le CRAN, par exemple. Pour lui, c’est une aberration. Ça ne devrait pas exister. Tout comme le CRIF. Ainsi que toutes les autres "associations" qu’il identifie comme telles.
Il dit que le communautarisme met en danger la République.
Je me demande si je ne devrais pas rappeler ma mère, pour lui dire, que non, je l’aime, et pas parce qu’elle est ma mère.
Peut-être devrais-je “texter” à nouveau mes potes, et leur dire que les “lol” et les “mouhaha”, je regrette. C’était pas vrai.
Te dire de faire tes valises. On s’casse à Bamako. Où le dimanche, on s’marie.
Je devrais le faire tellement je n'ai plus confiance en mon prochain. Que de toutes les façons, on ne verra dans ce billet qu’un défenseur de Dieudonné, et pourquoi pas, mais tiens donc, son premier supporteur. Tellement ce qu’on appelle désormais – y compris le politique - “les gens” n’entendent que ce qu’ils veulent entendre. Soit eux-mêmes. Jamais les autres. Et pourquoi ?
La peur, tu connais ?
C’est à cela que nous marchons et que l’on nous fait marcher :
A la peur.
Dieudonné ne me fait pas peur. Ce qui m’effraie, ce que je ne supporte pas, c’est qu’on le taise. C’est qu’il y ait, exception faite de Taddeï, unanimité chez les médias, pour le taire. Chez le politique, pour l’interdire, sous le prétexte que j’estime fallacieux, d’éventuels troubles à l’ordre public.
Alors moi, grain de poussière, moins que rien, bientôt en marge de ce monde médiatique (car uniforme et bienpensant) je ne tais pas Dieudonné.
Quant à l’accusation maintes fois réitérée, celle d’antisémitisme, autre nœud d’emmerdes, je suis comme beaucoup, je sais pas, je sais plus, alors j’écoute, et retiens ceci :
”C’est en combattant le sionisme qu’on lutte contre l’antisémitisme.” [Dieudonné – 21 mars 2009]
Mais tant qu’il ne sera pas répondu à la question : Qui est Dieudonné ? .. Il subsistera toujours un doute.
La seule façon de le dissiper, c’est de ne pas le taire.
”J’irai là où vous ne pouvez plus aller !” a-t-il dit.
Laissons-le y aller."